Retour de camp – Le texte du dimanche (28)

Posté par corto74 le 1 août 2010

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  »Ils sont en face de moi, l’œil rond, et je vois soudain dans ce regard d’effroi : leur épouvante. »

Jorge_Semprun dans zOne Dimanche cuLture !Déporté à Buchenwald, Jorge Semprun est libéré, le 11 avril 1945. Dans  » L’Ecriture ou la vie « , Prix Femina Vacaresco 1994, il raconte à ceux qui n’ont pas connu les camps qu’il est possible de vivre sa mort tout en comprenant bien que son récit peut, aux autres, paraître épouvantable, voire inaudible. Extrait:

 » J’étais arrivé à Paris l’avant-veille. La nuit de mon retour, j’avais dormi chez Pierre-Aimé Touchard, dit  Pat . Jusqu’à l’aube nous avons parlé. Pour commencer, c’est moi qui lui posais des questions. J’avais une année de retard et je voulais tout savoir, c’est compréhensible. De sa voix lente et grave, d’une extrême douceur, Touchard répondait à mes questions. Pat a eu la délicatesse de répondre à mes question avec patience, sans m’en poser aucune. Sans doute a-t-il senti que je n’étais pas encore en état de répondre.

Pour mon malheur, ou du moins ma malchance, je ne trouvais que deux sortes d’attitudes chez les gens du dehors. Les uns évitaient de vous questionner, vous traitaient comme si vous reveniez d’un banal voyage à l’étranger. Vous voilà donc de retour ! Mais c’est qu’ils craignaient les réponses, avait horreur de l’inconfort moral qu’elles auraient pu leur apporter. Les autres posaient des tas de questions superficielles, stupides -dans le enrer : c’était dur, hein ?-, mais si on leur répondait, même succintement, au plus vrai, au plus profond, opaque, indicible, de l’expérience vécue, ils devenaient muets, s’inquiétaient, agitaient les mains, invoquaient n’importe quelle divinité tutélaire pour en rester là. Et ils tombaient dans le silence, comme on tombe dans le vide, un trou noir, un rêve?

Ni les uns ni les autres ne posaient les questions pour savoir, en fait. Ils les posaient par savoir-vivre, par politesse, par routine sociale. Parce qu’il fallait faire avec ou faire semblant. Dès que la mort apparassait dans les réponses, ils ne voulaient plus rien entendre. Ils devenaient incapables de continuer à entendre.

Le silence de Pierre-Aimé Touchard était différent. Il était amical, ouvert à toute parole possible de ma part, spontanée. Ce n’était pas pour éviter mes réponses qu’il ne me questionnait pas, c’était pour me laisser le choix de parler ou de me taire. »

Jorge Semprun-  » L’écriture ou la vie  » – Ed. Folio/Gallimard – 1994.

l-ecriture-ouD’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

10 Réponses à “Retour de camp – Le texte du dimanche (28)”

  1. Marianne ARNAUD dit :

    Que voulez-vous, mon cher Corto, le phénomène décrit dans ce texte a été maintes fois relaté par ceux qui sont revenus des camps.
    Personne ne voulait ou ne pouvait, les entendre et ils se sont tus.
    Aujourd’hui c’est bien plus facile de « stigmatiser » cette lâcheté. Qu’aurions nous fait à la place de ces interlocuteurs ? Sans doute pas mieux, tant certains récits sont difficiles à entendre.

  2. boutfil dit :

    j’ai connu ces regards, de ceux qui étaient revenus et qui s’excusaient presque des nôtres, restés la-bas, dans les fumées….oui, ils en disaient longs….mais seuls certains savaient écouter……

  3. corto74 dit :

    @marianne: tant certains récits sont difficiles à entendre, certes mais pire encore je crois que les gens, mis a part la courtoisie, n’aiment pas qu’on les dérange avec des récits venus d’ailleurs, des récits qui bousculent leur immobilisme. Et puis , c’est vrai que c’est tellement dérangeant d’être confronté « visuellement », « oralement » à l’horreur…

    Rien a voir avec les camps, mais lorsque par exemple,il m’arrivait de raconter certaines de mes aventures africaines ou amazoniennes, ravi et content de les faire partager, on m’écoutait poliment, sans plus.
    Bref, ceci dit ne trouvez vous pas qu’il a de la gueule ce Jorge ? Je ne sais pourquoi, j’aime ces écrivains à gueule.
    Bises

  4. Marianne ARNAUD dit :

    Moi, l’écrivain qui sortait des camps qui m’a le plus marquée c’est Primo Levi.
    On ne peut pas dire que ses récits aient été reçus avec enthousiasme.
    J’ai même entendu dire qu’il avait fallu qu’il attende le procès Eichmann pour que ses livres soient publiés en Israël.
    Maintenant il est considéré comme le plus important écrivain sur le sujet et ce n’est que justice.

  5. Didier Goux dit :

    Je voulais dire la même chose que Marianne. (D’ailleurs, à ce propos, êtes-vous bien sûr que Mme Arnaud et moi-même ne sommes pas les deux avatars d’une même personne ?) Primo Levi en parle magnifiquement. Et, beaucoup plus rapidement et anecdotiquement, Evguénia Guinzbourg aussi.

    Sinon, dans ma prime jeunesse (1974 ou 75, par là…), j’ai eu l’occasion de croiser deux ou trois fois ce superbe vieillard qu’était devenu alors Pierre-Aimé Touchard.

  6. Didier dit :

    Il m’a été donné de rencontrer des rescapés des camps de la mort fin des années soixante-dix. Ce qui m’avait frappé, plus peut-être encore que l’horreur qu’ils décrivaient, avait été la façon dont ils racontaient sans émotion particulière ni froideur attendue. Un peu à la façon de ce que fut devenu leur quotidien en leurs temps de captivité, banal.

  7. corto74 dit :

    @Marianne:tiens Primo Levi, jamais rien lu de lui, va falloir corriger!

    @didier goux: Vous et Marianne, avatars improbables, dommage cela aurait pu être drôle!

    @didier: cela me fait penser qu’effectivement, des témoignages poignants, mais j ai rarement entendu en effet des rescapés en parler sur le ton de la vengeance. Ils racontaient une histoire pénible mais peu avaient, de ceux que j ai entendu, la haine dans les mots…

  8. Marianne ARNAUD dit :

    « mais peu avaient la haine dans les mots »
    C’est justement cela qu’il semblerait que les juifs d’Israël, les vrais, leur reprochaient : leur manque de haine !
    Primo Levi comme Zweig, Schnitzler et tant d’autres étaient des intellectuels déjudéïsés et complètement intégrés à la société des pays où ils vivaient : ils ne se reconnaissaient même pas comme juifs avant qu’on ne les persécute !
    Et c’est cette laïcisation qu’Israël ne pouvait admettre qu’à grand- peine

  9. Francis dit :

    jamais (et heureusement) on aura fini de parler ou d’écrire sur ce thème… dans un genre plus léger, mais qui aborde la question je viens lire « Emile à l’hôtel » de Remo Forlani…. je vous le recommande…

  10. le gaga gaspard dit :

    Moi je viens de lire « Martine collabore », dans un genre plus léger je vous le recommande…

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