Le frère précédent – Le texte du dimanche (29)

Posté par corto74 le 15 août 2010

Le frère précédent - Le texte du dimanche (29) dans zOne Dimanche cuLture ! wikio4 Voter !

beigbeder-brive_0 dans zOne Dimanche cuLture !Récit intime sans être impudique, Frédéric Beigbeder, dans Un roman français, raconte sa relation fraternelle avec Charles, « son frère précédent ».

 » Et si Freud s’était trompé ? Et si l’important n’était pas le père et la mère, mais le frère ? Il me semble que tous mes actes, depuis toujours, sont dictés par mon aîné. Je n’ai fait que l’imiter, puis m’opposer à lui, me situer par rapport à mon grand frère, me construire en le regardant. Un an et demi d’écart, ce n’était pas assez : nous étions des faux jumeaux. Le problème, c’est que Charles est imbattable, il est l’homme parfait. Il ne m’a donc laissé qu’une option : être un homme imparfait…

Asticoter mon frère aîné fut ma manière de briser la fatalité familiale. Charles et moi ne voulions pas imiter la génération précédente : mon père était brouillé avec son frère, ils étaient même en procès à cause de la succession et en désaccord complet sur la gestion des Établissements de Cure du Béarn. Mes moqueries continues étaient ma façon tordue de dire « Charles, je t’aime », ça y est, c’est dit, je ne le répèterai jamais, une fois par vie suffit. Pontalis dit qu’entre deux frères peut exister de l’amour, de la haine ou de l’amitié, et parfois un mélange des trois : une passion destructrice. Sur une échelle du sentiment fraternel qui irait de l’inceste homosexuel au crime fratricide, je nous situerais au beau milieu, oscillant entre la fascination réciproque et l’indifférence feinte. J’ai très vite perdu la bagarre et compris que c’était plié : il aurait une vie structurée et moi chaotique. Mais nous étions unis dans l’adversité : dès qu’un intrus attaquait l’un des deux, l’autre était prêt à se faire tuer pour le défendre. Charles était autoritaire mais protecteur. Et notre humour méchant, cruel, taquin, nous reliait, nos vannes incessantes, et je ne pouvais m’empêcher de rire quand il me traitait de « laquais » et m’ordonnait d’apporter « les mets » à table…  
J’ai grandi sous le joug de ce dictateur splendide, mais, Dieu merci, son totalitarisme était tempéré par l’autodérision. Il est né le même jour qu’Adolf Hitler, combien de fois le lui ai-je rappelé ! C’était, selon moi, la preuve que l’astrologie est une science exacte. Ma mère devait constamment s’interposer. Quand Chloë se plaint d’être fille unique, je lui dis : « Tu ne connais pas ta chance! » C’est ainsi dans toutes les familles, je n’en veux pas à mon frère. J’étais le suivant, il lui fallait me vaincre, écraser l’usurpateur, l’enfant surnuméraire, pour demeurer le grand Charles, et moi je devais lui résister pour faire accepter au monde ma singularité, mon indépendance, et devenir Frédéric. C’est ainsi que Charles a donné de la force à son petit frère.
 
Comment voulez-vous tuer le père quand il n’y en a pas à la maison ? Restait le frère. Chacun s’y employa à sa façon…
 
… À dix-sept ans, rue Coëtlogon, mon frère et moi dormions dans la même chambre aux murs tendus de tissu bleu. Il nous arrivait de recevoir des petites amies dans nos lits à une place ; parfois Charles faisait l’amour discrètement, la main sur la bouche de sa copine, tandis que je faisais semblant de dormir. La nuit, quand Charles me demandait d’arrêter de tousser ou de me branler, je lui disais d’arrêter de grincer des dents et de ronfler. Quand il révisait Math Sup, je montais le son de Blue Oyster Cult. La cohabitation était parfois rude. Chacun s’est empressé de foutre le camp de son côté dès sa majorité, et l’on s’est éloigné depuis. Lui a dû être soulagé ; je ne m’en suis jamais remis.
 
Je n’arrive pas à savoir si nous nous sommes éloignés parce que nous étions différents ou si c’est le contraire : peut-être ai-je fait exprès d’être différent parce que je savais que la vie nous séparerait, et qu’être son antithèse était ma seule chance de supporter ce nouveau divorce. Nous avions nos deux vies à vivre et je savais que nous ne pourrions pas les vivre ensemble. C’est quand nous nous sommes quittés que j’ai réalisé à quel point je tenais à mon faux jumeau…

Comprenez-moi : Charles donne vraiment son sens à ma vie. Je me suis bâti en opposition à lui. Ma méthode pour exister consistait à être son contraire. C’était stupide, peut-être, mais à dix ans, être différent, c’est tout ce que j’ai trouvé pour me définir. Être son yang, son côté face, sa part d’ombre, son reflet difforme, sa mouche du coche, son double inversé (en allemand « Doppelgänger »), son envers du décor, son Shadow Cabinet, son alter-ego (celui qui altère son ego), son Mister Hyde. Il aime construire ? J’aimerai critiquer. Il est fort en maths ? Je bosserai le Français. Il aime les jeux de société ? Je lirai dans mon coin. Il sort avec plein de filles ? Je jouerai au flipper avec mes potes. Il est catholique pratiquant ? Je serai un mécréant moqueur. J’aimais les bonbons à l’anis et au réglisse PARCE QU’il ne les aimait pas. Aux jeux de société de mon frère, je préférais les jeux video solitaires d’arcade, dans lesquels je glissais une pièce de deux francs pour tirer hystériquement sur tout ce qui bougeait… On n’évolue pas, l’enfance nous définit pour toujours puisque la société nous a infantilisés à vie…

Sans Charles, je ne sais plus qui je suis, je suis paumé, cet homme est mon ancre et il ne le sait pas, il croit que je me fiche de lui. Jusqu’à aujourd’hui il est mon principal repère. Vous croyez que ces simagrées s’arrêtent à la majorité ? Vous plaisantez : il est marié depuis douze ans, je suis deux fois divorcé. Il est membre du MEDEF, j’ai conseillé le Parti Communiste Français. Dès qu’il a eu la Légion d’Honneur, je suis allé en prison. La distance est très courte entre l’Élysée et le Cachot. Un frère va faire fortune et se voir épingler la rosette ; l’autre, qui est presque le même, qui a grandi avec lui, élevé par la même personne, sera à poil entouré de flics et grelottera sur une planche en bois. J’espère que ce chapitre impudique ne le blessera pas. Dans le livre qu’il a publié l’an dernier, il donne sa version : « il n’y a jamais eu la moindre compétitionentre nous ». Évidemment, puisqu’il l’a remportée.
 
Le vrai révolté, le seul fou, le grand rebelle de la famille, c’est lui, depuis toujours et je ne le voyais pas, alors que mes fêtes défoncées d’adolescent attardé ne sont qu’obéissance docile à la marche du monde. L’injonction capitaliste (tout ce qui est agréable est obligatoire) est aussi stupide que la culpabilité chrétienne (tout ce qui est agréable est interdit). Je m’étourdis, incapable de grandir, quand lui bâtit son bonheur sur un mariage solide, des enfants présents, une religion éternelle, une maison avec jardin fleuri. Je jouis la nuit en prenant des airs supérieurs sans voir que je suis le plus bourgeois des deux. En fuyant ma famille, je ne me rendais pas compte que j’abdiquais face à une aliénation bien pire : la soumission à l’individualisme amnésique. Privés de nos liens familiaux, nous sommes des numéros interchangeables comme les « amis » de Facebook, les demandeurs d’emploi de l’ANPE ou les prisonniers du Dépôt.
 
J’ai perdu mon père à l’âge de 7 ans et mon frère à l’âge de 18 ans.
C’étaient les deux hommes de ma vie
. « 

Frédéric Beigbeder, « Un roman français », Grasset, Prix Renaudot 2009.

un-roman-francaisD’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

 

Publié dans zOne Dimanche cuLture ! | 25 Commentaires »

Retour de camp – Le texte du dimanche (28)

Posté par corto74 le 1 août 2010

Retour de camp - Le texte du dimanche (28) dans zOne Dimanche cuLture ! wikio4 Voter !

  »Ils sont en face de moi, l’œil rond, et je vois soudain dans ce regard d’effroi : leur épouvante. »

Jorge_Semprun dans zOne Dimanche cuLture !Déporté à Buchenwald, Jorge Semprun est libéré, le 11 avril 1945. Dans  » L’Ecriture ou la vie « , Prix Femina Vacaresco 1994, il raconte à ceux qui n’ont pas connu les camps qu’il est possible de vivre sa mort tout en comprenant bien que son récit peut, aux autres, paraître épouvantable, voire inaudible. Extrait:

 » J’étais arrivé à Paris l’avant-veille. La nuit de mon retour, j’avais dormi chez Pierre-Aimé Touchard, dit  Pat . Jusqu’à l’aube nous avons parlé. Pour commencer, c’est moi qui lui posais des questions. J’avais une année de retard et je voulais tout savoir, c’est compréhensible. De sa voix lente et grave, d’une extrême douceur, Touchard répondait à mes questions. Pat a eu la délicatesse de répondre à mes question avec patience, sans m’en poser aucune. Sans doute a-t-il senti que je n’étais pas encore en état de répondre.

Pour mon malheur, ou du moins ma malchance, je ne trouvais que deux sortes d’attitudes chez les gens du dehors. Les uns évitaient de vous questionner, vous traitaient comme si vous reveniez d’un banal voyage à l’étranger. Vous voilà donc de retour ! Mais c’est qu’ils craignaient les réponses, avait horreur de l’inconfort moral qu’elles auraient pu leur apporter. Les autres posaient des tas de questions superficielles, stupides -dans le enrer : c’était dur, hein ?-, mais si on leur répondait, même succintement, au plus vrai, au plus profond, opaque, indicible, de l’expérience vécue, ils devenaient muets, s’inquiétaient, agitaient les mains, invoquaient n’importe quelle divinité tutélaire pour en rester là. Et ils tombaient dans le silence, comme on tombe dans le vide, un trou noir, un rêve?

Ni les uns ni les autres ne posaient les questions pour savoir, en fait. Ils les posaient par savoir-vivre, par politesse, par routine sociale. Parce qu’il fallait faire avec ou faire semblant. Dès que la mort apparassait dans les réponses, ils ne voulaient plus rien entendre. Ils devenaient incapables de continuer à entendre.

Le silence de Pierre-Aimé Touchard était différent. Il était amical, ouvert à toute parole possible de ma part, spontanée. Ce n’était pas pour éviter mes réponses qu’il ne me questionnait pas, c’était pour me laisser le choix de parler ou de me taire. »

Jorge Semprun-  » L’écriture ou la vie  » – Ed. Folio/Gallimard – 1994.

l-ecriture-ouD’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

Publié dans zOne Dimanche cuLture ! | 10 Commentaires »

Ou allez vous, jeunes gens ? – Le texte du dimanche(27)

Posté par corto74 le 25 juillet 2010

Ou allez vous, jeunes gens ? - Le texte du dimanche(27) dans zOne Dimanche cuLture ! wikio4 Voter !

.manifestation_jeunes_France_m dans zOne Dimanche cuLture !En pleine affaire Dreyfus, Zola publie toute une série d’articles; peu de temps avant son célèbre « J’accuse« , il écrit le 14 décembre 1897 cette lettre à la jeunesse:

 » – Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui courez en bandes par les rues, manifestant au nom de vos colères et de vos enthousiasmes, éprouvant l’impérieux besoin de jeter publiquement le cri de vos consciences indignées ?

Allez-vous protester contre quelque abus du pouvoir, a-t-on offensé le besoin de vérité et d’équité, brûlant encore dans vos âmes neuves, ignorantes des accommodements politiques et des lâchetés quotidiennes de la vie ? Allez-vous redresser un tort social, mettre la protestation de votre vibrante jeunesse dans la balance inégale, où sont si faussement pesés le sort des heureux et celui des déshérités de ce monde ?

Allez-vous, pour affirmer la tolérance, l’indépendance de la raison humaine, siffler quelque sectaire de l’intelligence, à la cervelle étroite, qui aura voulu ramener vos esprits libérés à l’erreur ancienne, en proclamant la banqueroute de la science ? Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque personnage fuyant et hypocrite, votre foi invincible en l’avenir, en ce siècle prochain que vous apportez et qui doit réaliser la paix du monde, au nom de la justice et de l’amour ? [...]

Ô jeunesse, jeunesse ! Je t’en supplie, songe à la grande besogne qui t’attend. Tu es l’ouvrière future, tu vas jeter les assises de ce siècle prochain, qui, nous en avons la foi profonde, résoudra les problèmes de vérité et d’équité, posés par le siècle finissant. Nous, les vieux, les aînés, nous te laissons le formidable amas de notre enquête, beaucoup de contradictions et d’obscurités peut-être, mais à coup sûr l’effort le plus passionné que jamais siècle ait fait vers la lumière, les documents les plus honnêtes et les plus solides, les fondements mêmes de ce vaste édifice de la science que tu dois continuer à bâtir pour ton honneur et pour ton bonheur. Et nous ne te demandons que d’être encore plus généreuse, plus libre d’esprit, de nous dépasser par ton amour de la vie normalement vécue, par ton effort mis entier dans le travail, cette fécondité des hommes et de la terre qui saura bien faire enfin pousser la débordante moisson de joie, sous l’éclatant soleil. Et nous te céderons fraternellement la place, heureux de disparaître et de nous reposer de notre part de tâche accomplie, dans le bon sommeil de la mort, si nous savons que tu nous continues et que tu réalises nos rêves.

Jeunesse, jeunesse ! Souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l’exprimer publiquement, c’est que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur sang. Tu n’es pas née sous la tyrannie, tu ignores ce que c’est que de se réveiller chaque matin avec la botte d’un maître sur la poitrine, tu ne t’es pas battue pour échapper au sabre du dictateur, aux poids faux du mauvais juge. Remercie tes pères, et ne commets pas le crime d’acclamer le mensonge, de faire campagne avec la force brutale, l’intolérance des fanatiques et la voracité des ambitieux. La dictature est au bout.

Jeunesse, jeunesse ! Sois toujours avec la justice. Si l’idée de justice s’obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos codes, qui n’est que la garantie des liens sociaux. Certes, il faut la respecter, mais il est une notion plus haute, la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des hommes est faillible et qui admet l’innocence possible d’un condamné, sans croire insulter les juges. N’est-ce donc pas là une aventure qui doive soulever ton enflammée passion du droit ? Qui se lèvera pour exiger que justice soit faite, si ce n’est toi qui n’es pas dans nos luttes d’intérêts et de personnes, qui n’es encore engagée ni compromise dans aucune affaire louche, qui peut parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi ? [...]

- Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir de vos vingt ans ?

- Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice ! « 

250px-zola_1902b Emile Zola, Lettre à la jeunesse, 1897

Publié dans zOne Dimanche cuLture ! | 19 Commentaires »

Je voudrais exploser – Le texte du dimanche (26)

Posté par corto74 le 18 juillet 2010

Je voudrais exploser - Le texte du dimanche (26) dans zOne Dimanche cuLture ! wikio4 Voter !

cioran dans zOne Dimanche cuLture ! Cioran, philosophe et écrivain roumain, a découvert sa passion pour la philosophie à l’âge de 22 ans où brusquement sentant « la terre s’effondrer sous ses pieds » il commence à errer sans fin dans les rues, la nuit, cherchant à mettre fin à ses insomnies…

 » Je voudrais exploser, couler, me décomposer, que ma destruction soit mon œuvre, ma création, mon inspiration ; m’accomplir dans l’anéantissement, m’élever, dans un élan démentiel, au-delà des confins, et que ma mort soit mon triomphe. Je voudrais me fondre dans le monde et que le monde se fonde en moi, que nous accouchions, dans notre délire, d’un rêve apocalyptique, étrange comme une vision de la fin et magnifique tel un grand crépuscule. Que naissent, du tissu de notre rêve, des splendeurs énigmatiques et des ombres conquérantes, qu’un incendie total engloutisse le monde et que ses flammes provoquent des voluptés crépusculaires, aussi compliquées que la mort et fascinante comme le néant. Il faut des tensions démentielles pour que le lyrisme atteigne son expression suprême. Le lyrisme absolu est celui des derniers instants. L’expression s’y confond avec la réalité, devient tout, devient une hypostase de l’être. Non plus objectivation partielle, mineure et non révélatrice, mais partie intégrante de vous-même. Désormais ne comptent pas seulement la sensibilité ou l’intelligence, mai aussi l’être, le corps tout entier, toute votre vie avec son rythme et ses pulsations. Le lyrisme total n’est rien d’autre que le destin porté au degré suprême de la connaissance de soi. Chacune de ses expressions est un morceau de vous-même. Aussi ne le retrouve-t-on que dans les moments essentiels, où les états exprimés se consument en même temps que l’expression elle-même, comme le sentiment de l’agonie et le phénomène complexe du mourir. L’acte et la réalité coïncident : le premier n’est plus une manifestation de la seconde, mais bien celle-ci même. Le lyrisme comme penchant vers l’auto-objectivation se situe au-delà de la poésie, du sentimentalisme… Il se rapproche davantage d’une métaphysique du destin, dans la mesure où s’y retrouvent une actualité totale de la vie et le contenu le plus profond de l’être en quête de conclusion. En règle générale, le lyrisme absolu tend à tout résoudre dans le sens de la mort. Car tout ce qui est capital a trait à la mort… « 

Cioran - « Sur les cimes du désespoir  » – 1934.

Emil%2520CioranD’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr


Publié dans zOne Dimanche cuLture ! | 7 Commentaires »

Des râles sans fin – Le texte du dimanche (25)

Posté par corto74 le 11 juillet 2010

Des râles sans fin - Le texte du dimanche (25) dans zOne Dimanche cuLture ! wikio4 Voter !

tiresias_jouhandeau_figure dans ZoNe GaYC’est avec Tirésias, paru anonymement en 1954 dans un tirage de 150 exemplaires, que Marcel Jouhandeau aborde le sexe entre hommes. C’est probablement pour cela que le texte restera anonyme et qu’il sera toujours réticent à le reconnaître. Tirésias est organisé autour du récit de ses amours avec quatre hommes, Richard, Philippe, Le Nain et Pierre, qu’il rencontre dans un bordel d’hommes. C’est Richard qui, pour la première fois, lui fait prendre goût à la sodomie.

Extrait:

« Dès que je vais être prêt, il vient me chercher, m’attire à lui et je commence à trembler, à geindre de peur, à supplier qu’il me ménage, qu’il ne soit pas brutal, trop dur, comme le volatile, que guette un vautour ou le couteau du sacrificateur. Alors, il me donne de doux noms par monosyllabes ensalivés, dont je comprends moins le sens (il parle un argot à lui) que la gentillesse volontaire ou l’ironie, quand il ne les pimente pas tout d’un coup de grossièretés, cette fois claires, ou de quelque menace qui me glace de terreur. En même temps sa main me touche au bon endroit, sa caresse m’excite et m’apaise, il m’entoure peu à peu la taille de son bras massif qui pèse sur ma hanche et tout d’un coup me ceinture et me broie. Son visage s’éclipse, je le sens descendre le long de mes reins, à la recherche de profondeurs qu’il visite comme chez lui. Au passage de son doigt, puis de sa langue, je m’épanouis. La confiance naît.

tiresias_jouhandeau_figure_XIIA peine ai-je senti sa chaleur installée en moi, son visage remonte des abîmes. Comme s’il frôlait chacune de mes vertèbres l’une après l’autre au passage et c’est quand il me mord la nuque et que je sens son corps allongé le long du mien, ses tétins sensibles au-dessus de mes épaules, que la pointe carrée de son phallus, battant mes fesses, comme exprès pour me faire éprouver sa raideur, hésite encore une fois sur le seuil et enfin me pourfend. Bien en selle, après une longue promenade au trot, d’un coup de rein, il me retourne et mes jambes passées comme un collier autour de son cou, je peux contempler, entre ses deux épaules qui me cachent toute la pièce, une Face de Titan maussade qui se balance, passant de l’insulte la plus cruelle à la câlinerie, d’une expression de douleur à la béatitude, avant de se fondre de bonheur. Sa bouche à la mienne attachée, nos yeux se ferment en même temps que sa sève brûlante m’inonde et que la mienne se répand entre nos deux cœurs, débâcle saluée par des râles sans fin, comme il n’arrive qu’aux bêtes fauves qui s’accouplent dans les forêts. »

Tirésias – Marcel Jouhandeau (1888-1979).

1_03D’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

(illustrations d’ Elie Grekoff)

Publié dans zOne Dimanche cuLture !, ZoNe GaY | 14 Commentaires »

Lettre au père – Le texte du dimanche (24)

Posté par corto74 le 4 juillet 2010

Lettre au père - Le texte du dimanche (24) dans zOne Dimanche cuLture ! wikio4 Voter !

kafka_chateau dans zOne Dimanche cuLture ! 1919 – Franz Kafka a trente-six ans. Quelques années avant sa mort, l’écrivain, qui commence timidement à être reconnu, rédige une longue lettre, qui ne parviendra jamais à son destinataire, son père. Extrait:

 » De mes premières années, je ne me rappelle qu’un incident. Peut-être t’en souvient-il aussi. Une nuit, je ne cessai de pleurnicher en réclamant de l’eau, non pas assurément parce que j’avais soif, mais en partie pour vous irriter, en partie pour me distraire. De violentes menaces répétées plusieurs fois étant restées sans effet, tu me sortis du lit, me portas sur la pawlatsche (1) et m’y laissas un moment seul en chemise, debout devant la porte fermée.

Je ne prétends pas que ce fût une erreur. Peut-être t’était-il impossible alors d’assurer le repos de tes nuits par un autre moyen; je veux simplement, en le rappelant, caractériser tes méthodes d’éducation et leur effet sur moi. Il est probable que cela a suffi à me rendre obéissant par la suite, mais intérieurement, cela m’a causé un préjudice. Conformément à ma nature, je n’ai jamais pu établir de relation exacte entre le fait, tout naturel pour moi, de demander de l’eau sans raison et celui, particulièrement terrible, d’être porté dehors. Bien des années après, je souffrais encore à la pensée douloureuse que cet homme gigantesque, mon père, l’ultime instance, pouvait presque sans motif me sortir du lit la nuit pour me porter sur la pawlatsche, prouvant par là à quel point j’étais nul à ses yeux.

A cette époque, ce n’était qu’un modeste début, mais ce sentiment de nullité qui s’empare si souvent de moi (sentiment qui peut être aussi noble et fécond sous d’autres rapports, il est vrai) tient pour beaucoup à ton influence. Il m’aurait fallu un peu d’encouragement, un peu de gentillesse, j’aurais eu besoin qu’on dégageât un peu mon chemin, au lieu de quoi tu me le bouches, dans l’intention louable, certes, de m’en faire prendre un autre. Mais à cet égard, je n’étais bon à rien.

Tu m’encourageais, par exemple, quand je marchais au pas et saluais bien, mais je n’étais pas un futur soldat; ou bien tu m’encourageais quand je parvenais à manger copieusement ou même à boire de la bière, quand je répétais des chansons que je ne comprenais pas ou rabâchais tes phrases favorites, mais rien de tout cela n’appartenait à mon avenir. Et il est significatif qu’aujourd’hui encore, tu ne m’encourages que dans les choses qui te touchent personnellement, quand ton sentiment de ta valeur est en cause, soit que je le blesse (par exemple, par mon projet de mariage), soit qu’il se trouve blessé à travers moi (par exemple quand Pepa m’insulte). C’est alors que tu m’encourages, que tu me rappelles ma valeur et les partis auxquels je serais en droit de prétendre, que tu condamnes entièrement Papa. Mais sans parler du fait que mon âge actuel me rend déjà presque inaccessible à l’encouragement, à quoi pourrait-il me servir s’il n’apparaît que là où il ne s’agit pas de moi en premier lieu.

Autrefois, j’aurais eu besoin d’encouragement en toutes circonstances. Car j’étais déjà écrasé par la simple existence de ton corps. Moi, maigre, chétif, étroit; toi, fort, grand, large. Tu étais pour moi la mesure de toutes choses. (…)

A cela répondit par la suite ta souveraineté spirituelle. Grâce à ton énergie, tu étais parvenu tout seul à une si haute position que tu avais une confiance sans bornes dans ta propre opinion. Ce n’était pas même aussi évident dans mon enfance que cela le fut plus tard pour l’adolescent. De ton fauteuil, tu gouvernais le monde. Ton opinion était juste, toute autre était folle, extravagante, meschugge (2), anormale. Et avec cela, ta confiance en toi-même était si grande que tu n’avais pas besoin de rester conséquent pour continuer à avoir raison. Il pouvait aussi arriver que tu n’eusses pas d’opinion du tout, et il s’ensuivait nécessairement que toutes les opinions possibles en l’occurrence étaient fausses, sans exception.

Tu étais capable, par exemple, de pester contre les Tchèques, puis contre les Allemands, puis contre les Juifs, et cela non seulement à propos de points de détail, mais à propos de tout, et pour finir, il ne restait plus rien en dehors de toi. Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne. C’est du moins ce qu’il me semblait.

Au vrai, tu avais si souvent raison contre moi que c’en était surprenant; rien de plus naturel quand cela se passait en paroles, car nous allions rarement jusqu’à la conversation, mais tu avais raison même dans les faits. Cependant, il n’y avait, là non plus, rien de spécialement incompréhensible: j’étais lourdement comprimé par toi en tout ce qui concernait ma pensée, même et surtout là où elle ne s’accordait pas avec la tienne. Ton jugement négatif pesait dès le début sur toutes mes idées indépendantes de toi en apparence; il était presque impossible de supporter cela jusqu’à l’accomplissement total et durable de l’idée. Ici, je ne parle pas de je ne sais quelles idées supérieures, mais de n’importe quelle petite affaire d’enfant. Il suffisait simplement d’être heureux à propos d’une chose quelconque, d’en être empli, de rentrer à la maison et de le dire, et l’on recevait en guise de réponse un sourire ironique, un hochement de tête, un tapotement de doigts sur la table: «J’ai déjà vu mieux», ou bien: «Viens me dire ça à moi», ou bien: «Je n’ai pas la tête aussi reposée que toi», ou bien: «Ça te fait une belle jambe!», ou bien encore: «En voilà un événement!»

Les déceptions de l’enfant n’étaient pas des déceptions de la vie courante, mais touchaient droit au cœur. Le courage, l’esprit de décision, l’assurance, la joie de faire telle ou telle chose ne pouvaient pas tenir jusqu’au bout quand tu t’y opposais ou même quand on pouvait te supposer hostile; et cette supposition, on pouvait la faire à propos de presque tout ce que j’entreprenais.

Cela s’appliquait aussi bien aux idées qu’aux personnes. Il te suffisait que quelqu’un m’inspirât un peu d’intérêt – étant donné ma nature, cela ne se produisait pas souvent – pour intervenir brutalement par l’injure, la calomnie, les propos avilissants, sans le moindre égard pour mon affection et sans respect pour mon jugement. Des êtres innocents et enfantins durent en pâtir. Ce fut le cas de l’acteur yiddish Löwy, par exemple. Sans le connaître, tu le comparais à de la vermine, en t’exprimant d’une façon terrible que j’ai maintenant oubliée, et tu avais automatiquement recours au proverbe des puces et des chiens, comme tu le faisais si souvent au sujet des gens que j’aimais. Je me rappelle particulièrement bien l’acteur, parce qu’à cette époque j’ai écrit ce qui suit sur ta manière de parler de lui:

«C’est ainsi que mon père parle de mon ami (qu’il ne connaît pas du tout), uniquement parce qu’il est mon ami. C’est quelque chose que je pourrai toujours lui opposer quand il me reprochera mon manque de gratitude et d’amour filial.»

Je n’ai jamais pu comprendre que tu fusses aussi totalement insensible à la souffrance et à la honte que tu pouvais m’infliger par tes propos et tes jugements. Moi aussi, je t’ai sûrement blessé plus d’une fois en paroles, mais je savais toujours que je te blessais, cela me faisait mal, je ne pouvais pas me maîtriser assez pour retenir le mot, j’étais encore en train de le prononcer que je le regrettais déjà. Tandis que toi, tu attaquais sans te soucier de rien, personne ne te faisait pitié, ni sur le moment ni après, on était absolument sans défense devant toi. Cependant, tu procédais de la sorte dans toute ta manière d’élever un enfant. Je crois que tu as un certain talent d’éducateur; ton éducation aurait certainement pu être utile à un être fait de la même pâte que toi; il aurait aperçu le bon sens de ce que tu disais, n’aurait point eu d’autres soucis et aurait tranquillement accompli les choses de cette façon; mais pour l’enfant que j’étais, tout ce que tu me criais était positivement un commandement du ciel, je ne l’oubliais jamais, cela restait pour moi le moyen le plus important dont je disposais pour juger le monde, avant tout pour te juger toi-même, et sur ce point tu faisais complètement faillite.

(…) Je t’en prie, père, comprends-moi bien, toutes ces choses étaient des détails sans importance, elles ne devenaient accablantes pour moi que dans la mesure où toi, qui faisais si prodigieusement autorité à mes yeux, tu ne respectais pas les ordres que tu m’imposais. Il s’ensuivit que le monde se trouva partagé en trois parties: l’une, celle où je vivais en esclave, soumis à des lois qui n’avaient été inventées que pour moi et auxquelles par-dessus le marché je ne pouvais jamais satisfaire entièrement, sans savoir pourquoi; une autre, qui m’était infiniment lointaine, dans laquelle tu vivais, occupé à gouverner, à donner des ordres, et à t’irriter parce qu’ils n’étaient pas suivis; une troisième, enfin, où le reste des gens vivait heureux, exempt d’ordres et d’obéissance.

J’étais constamment plongé dans la honte, car, ou bien j’obéissais à tes ordres et c’était honteux puisqu’ils n’étaient valables que pour moi; ou bien je te défiais et c’était encore honteux, car comment pouvais-je me permettre de te défier! … ou bien je ne pouvais pas obéir parce que je ne possédais ni ta force, ni ton appétit, ni ton adresse – et c’était là en vérité la pire des hontes. C’est ainsi que se mouvaient, non pas les réflexions, mais les sentiments de l’enfant.

L’impossibilité d’avoir des relations pacifiques avec toi eut encore une autre conséquence, bien naturelle en vérité: je perdis l’usage de la parole. Sans doute n’aurais-je jamais été un grand orateur, même dans d’autres circonstances, mais j’aurais tout de même parlé couramment le langage humain ordinaire. Très tôt, cependant, tu m’as interdit de prendre la parole: «Pas de réplique!», cette menace et la main levée qui la soulignait m’ont de tout temps accompagné.

Devant toi – dès qu’il s’agissait de tes propres affaires, tu étais un excellent orateur – je pris une manière de parler saccadée et bégayante, mais ce fut encore trop pour ton goût et je finis par me taire, d’abord par défi peut-être, puis parce que je ne pouvais plus ni penser ni parler en ta présence. Et comme tu étais mon véritable éducateur, les effets s’en sont fait sentir partout dans ma vie. (…)

Tes moyens les plus efficaces d’éducation orale, ceux du moins qui ne manquaient jamais leur effet sur moi, étaient les injures, les menaces, l’ironie, un rire méchant et – chose remarquable – tes lamentations sur toi-même. « 

Franz Kafka – (1883-1924)

kafkaD’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

(1) Le balcon qui fait le tour de la cour intérieure dans les maisons d’Europe centrale. (2) Terme yiddish, d’ailleurs presque passé en allemand: «fou, insensé».

Publié dans zOne Dimanche cuLture ! | 23 Commentaires »

L’étranger – Le texte du dimanche (23)

Posté par corto74 le 27 juin 2010

L'étranger - Le texte du dimanche (23) dans zOne Dimanche cuLture ! wikio4 Voter !

L%27Etranger dans zOne Dimanche cuLture !L’étranger c’est le portrait d’un homme qui se dessine en creux, par déduction, par interprétation de ses pensées, de ses actes. A travers son célèbre héros, Meursault, cet homme au comportement « étrange », rétif au masque, au jeu social, Albert Camus décrit avec une prose aussi limpide que minimaliste, « la nudité de l’homme face à l’absurde ». Extrait:

 » C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant. Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant.

Et cette fois, sans se soulever, l’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. 

Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur les paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé. 

La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. 

Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé mes mains sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux.

Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût.

Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur.« 

Albert Camus (1913-1960) – L’Etranger.

albert-camus-letranger-romanD’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

Publié dans zOne Dimanche cuLture ! | 20 Commentaires »

Le condamné à mort – Le texte du dimanche (22)

Posté par corto74 le 20 juin 2010

Le condamné à mort - Le texte du dimanche (22) dans zOne Dimanche cuLture ! wikio4 Voter !

06jean-genet-alberto-giacometti dans zOne Dimanche cuLture !Alors que le bourreau le bousculait, juste avant d’être guillotiné, Maurice Pilorge, jeune assassin de 20 ans, répliqua:  » Si vous êtes pressé, prenez ma place, voulez-vous… ». Jean Genet lui dédia ce poème: «  J’ai dédié ce poème à la mémoire de mon ami, Maurice Pilorge dont le corps et le visage radieux hantent mes nuits sans sommeil. »

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve,
Laisse tes dents poser leur sourire de loup.

Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne,
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Ni les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.

Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.

Ô traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

Jean Genet - 1910-1986  ( » Le condamné à mort  » – Extrait). A lire ici, Jean Genet par Jacqueline Lemaître. Illustration: Jean Genet par Giacometti.

boubat-genet.1202764256D’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

Publié dans zOne Dimanche cuLture ! | 17 Commentaires »

Une bonne influence ? – Le texte du dimanche (21)

Posté par corto74 le 13 juin 2010

Une bonne influence ? - Le texte du dimanche (21) dans zOne Dimanche cuLture ! wikio4 Voter !

doriangray dans zOne Dimanche cuLture !Publié en 1891, Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde a enchanté des générations de lecteurs. Riche d’une multitude d’aspects, le roman se présente d’emblée comme un conte philosophique, moral, social, protestataire, poétique, mais aussi comme un extraordinaire conte fantastique… ( La République des lettres ). Extrait:

« - Une bonne influence ça n’existe pas monsieur Gray. Toute influence est immorale – immorale du point de vue scientifique.
- Pourquoi?
- Parce qu’influencer quelqu’un, c’est lui donner son âme. La personne ne pense pas par elle-même et ne s’enflamme pas de ses passions propres. Ses vertus ne sont pas les siennes et ses péchés, s’il existe quelque chose comme des péchés, sont d’emprunts. Elle devient un écho de la musique d’un autre, l’acteur d’un rôle qui n’a pas été écrit pour elle. Le but de la vie est la réalisation personnelle. Accomplir parfaitement sa nature – c’est ce pourquoi chacun de nous est sur terre. De nos jours, les gens ont peur d’eux-mêmes. Ils ont oublié le premier de tous les devoirs : celui que chacun a envers lui-même. Ils sont, bien entendu, charitables. Ils nourrissent les affamés et vêtent les mendiants. Mais leur âme crie famine, elle est nue. Le courage a déserté notre espèce. Peut-être n’en avons-nous jamais vraiment eu. La crainte de la société, fondement de la morale, la crainte de Dieu, secret de la religion, voilà les choses qui nous gouvernent. Et pourtant [...]
- Et pourtant, poursuivit Lord Henry de sa voix grave et mélodieuse, avec ce geste gracieux de la main qui n’appartenait qu’à celui qu’il avait déjà du temps où il était à Eton, je crois que si un seul homme vivait sa vie pleinement, donnait forme à chacune de ses émotions, exprimait chacune de ses pensées, réalisait chacun de ses rêves – je crois que le monde trouverait alors une telle impulsion renouvelée d’allégresse que nous en oublierions tous les maux du Moyen Age et que nous reviendrions à l’idéal hellénique – à quelque chose de plus subtil, de plus riche si possible que l’idéal hellénique. Mais le plus courageux d’entre nous a peur de lui-même. La mutilation du sauvage se perpétue tragiquement dans l’esprit de l’abnégation qui nous gâche la vie. Nous sommes punis de nos dénégations : chacune des pulsions de l’âme et du corps que nous essayons d’étouffer nous travaille et nous empoisonne. Le corps pèche une fois et il n’y a plus de péché pour qui lui car l’action est un mode de purification. Il ne reste rien ensuite, hormis le souvenir d’un plaisir ou le luxe d’un regret. « La seule manière de se défaire de la tentation, c’est d’y succomber ». Résistez-y, votre âme tombera malade à force de désirer ce que des lois monstrueuses ont rendu monstrueux et illicite. Quelqu’un a dit que ce qui se produisait d’important dans le monde se produisait dans notre tête. De même, c’est dans notre tête et dans notre tête seulement que se commettent les grands péchés. Vous-même, Monsieur Gray, oui, vous êtes la rose rouge de la jeunesse et la rose blanche de l’enfance, vous avez eu des passions dont vous avez eu peur, des pensées qui vous ont terrorisé, des rêveries et des rêves dont le seul souvenir pourrait vous faire rougir de honte… »

Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde, 1890. Extrait.

OscarWildeD’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

Publié dans zOne Dimanche cuLture ! | 8 Commentaires »

 » Chez Jiji  » – Le texte du dimanche (20)

Posté par corto74 le 6 juin 2010

Voter !

french-routier-stop dans zOne Dimanche cuLture !Extrait d’un recueil d’une dizaine de nouvelles d’auteurs différents, dont Lika Spitzer, Pas de travail qui vaille,  » Chez Jiji « , de Jean Pezennec, ou la logorrhée d’un routier pas très sympa …

 » Tu prendras bien encore un demi ? Allez, je te le paye… Si, si, je te le paye… Comment c’est, ton prénom ? Jean-Jacques ? Allez Jean-Jacques, je te paie un demi… Jiji ! Tu nous mettras deux demis ! Qu’est-ce que tu disais ? Ah oui… T’as des tas de gonzesses dans les relais routiers… Enfin pas ce soir chez Jiji… Ce soir, je sais pas ce qui se passe, c’est le désert… T’as celles qui vont n’importe où… Où tu vas elles te suivent du moment que tu leur paies la bouffe… Puis t’en a d’autres… à moitié étudiantes… Des espèces de hippies plus ou moins nymphomanes… Celles-là, elle font un bout de route avec toi, tu les tringles et puis elles vont voir ailleurs… Le seul problème, c’est que les gonzesses elles choisissent les camions… Le mec qu’a un 38 tonnes tout neuf, il a qu’à claquer des doigts, elles ont déjà les cuisses qui font bravo… Mais le mec dans mon genre qu’a un Volvo pourri de presque quinze ans, il rentre chez lui la bite sous le bras… Ouais, la bite sous le bras il rentre le mec… En plus moi en ce moment je suis tout seul… J’avais une greluche avec moi… Il y a six mois je vais faire une livraison au Luxembourg… de Toulouse, t’as qu’à voir… Quand je suis revenu, la greluche était plus là… elle s’appelait Marie, comme la Vierge… Elle était pas vierge, j’aime mieux te dire… … Là je viens de Bordeaux…. …

A Bordeaux c’est sympa, il y a un parking spécial pour les pédés… On peut rencontrer des copains…

Toi, les mecs t’as jamais essayé ? Et t’as jamais eu envie ? C’est habituel ça, tu sais, les mecs qui bandent pour leur copain et qu’osent pas le dire… On dit tout le temps que les pédales c’est des artistes… C’est pas vrai… Moi par exemple je suis pas un artiste… Cela dit, moi mon truc… – je parle pas trop fort parce que Jiji, ça a beau être une ancienne pute, dès qu’on parle trop fort de cul chez elle, elle hurle, sous prétexte que les longues oreilles des flics traînent partout… – Moi mon truc, tu veux que je te dise… depuis que je suis tout petit… enfin tout petit… quinze balais quoi… moi, mon truc c’est les gamins… J’aime bien les gamins… J’aime bien les femmes… Oui c’est agréable, les femmes… enfin ça dépend des baiseuses… J’aime bien les mecs de temps en temps… mais j’aime bien les gamins… J’ai jamais baisé avec des gamins parce que je trouve ça dégueulasse, mais j’achète des revues… des livres… Comme je vais un peu partout… en Hollande, en Allemagne… Ca fait longtemps que ça me tracasse, les branleurs… J’aime bien les branleurs…

Chaque fois que je passe à Nantes je m’arrête chez Jiji… Des fois même je fais un petit détour… Parce que je te l’ai pas dit mais je suis né à Nantes… quai de la Fosse… Mon père travaillait aux chantiers Dubigeon… Et Jiji, le quai de la Fosse elle y a longtemps travaillé… dans les bars à putes… Je l’ai pas connue à l’époque, mais c’est quand même un peu comme une payse… On se comprend tous les deux… On est sur la même longueur d’onde…

J’ai pas choisi la route, tu sais… Pratiquement personne choisit la route… La vie, elle décide pour toi, et toi tu te démerdes comme tu peux… La route en plus, tu veux que je te dise, plus ça va pire c’est… Avec tous ces camionneurs étrangers… tous ces Polonais, ces Russes, ces je ne sais pas quoi encore qu’acceptent de travailler pour trois fois rien… Faut voir la concurrence… Les patrons se bouffent la gueule entre eux… Et qui paie la note après ? Les gros cons de camionneurs… Les patrons, les clients, tout le monde te prend pour un esclave… Départ à telle heure, arrivée à telle heure… comme les avions… Pluie, brouillard, encombrements, le patron et le client s’en foutent… Roule routier, roule, bousille-toi la santé mais démerde-toi… Et toi tu accélères, tu prends des risques, tu dépasses les temps de conduite, les charges, les limitations de vitesse, tu dépasses les lignes blanches… C’est ça ou la porte… Et à l’arrivée, décharge esclave… Mets-toi ici, pousse-toi de là… Tu roules toute la nuit et à l’arrivée les mecs ils te regardent vider le bahut en grillant une clope… C’est tout juste si c’est pas à toi de mettre la marchandise en rayon… Tu sais qu’y a des fois, t’as envie de prendre le fusil et de tirer dans le tas… »


Jean PézennecPas de travail qui vaille – (Editions Atelier du Gué, avril 2010)

.Couverture_PAS_DE_TRAVAIL_QUI_VAILLE_mD’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

( provided by Marianne )

Publié dans zOne Dimanche cuLture ! | 29 Commentaires »

123456
 

weekend |
blogprotectionanimale |
NATURALITE SAUVAGE |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | jerome2008
| AHL EL KSAR
| pachasirdarlin