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Lettre au père – Le texte du dimanche (24)

Posté par corto74 le 4 juillet 2010

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kafka_chateau dans zOne Dimanche cuLture ! 1919 – Franz Kafka a trente-six ans. Quelques années avant sa mort, l’écrivain, qui commence timidement à être reconnu, rédige une longue lettre, qui ne parviendra jamais à son destinataire, son père. Extrait:

 » De mes premières années, je ne me rappelle qu’un incident. Peut-être t’en souvient-il aussi. Une nuit, je ne cessai de pleurnicher en réclamant de l’eau, non pas assurément parce que j’avais soif, mais en partie pour vous irriter, en partie pour me distraire. De violentes menaces répétées plusieurs fois étant restées sans effet, tu me sortis du lit, me portas sur la pawlatsche (1) et m’y laissas un moment seul en chemise, debout devant la porte fermée.

Je ne prétends pas que ce fût une erreur. Peut-être t’était-il impossible alors d’assurer le repos de tes nuits par un autre moyen; je veux simplement, en le rappelant, caractériser tes méthodes d’éducation et leur effet sur moi. Il est probable que cela a suffi à me rendre obéissant par la suite, mais intérieurement, cela m’a causé un préjudice. Conformément à ma nature, je n’ai jamais pu établir de relation exacte entre le fait, tout naturel pour moi, de demander de l’eau sans raison et celui, particulièrement terrible, d’être porté dehors. Bien des années après, je souffrais encore à la pensée douloureuse que cet homme gigantesque, mon père, l’ultime instance, pouvait presque sans motif me sortir du lit la nuit pour me porter sur la pawlatsche, prouvant par là à quel point j’étais nul à ses yeux.

A cette époque, ce n’était qu’un modeste début, mais ce sentiment de nullité qui s’empare si souvent de moi (sentiment qui peut être aussi noble et fécond sous d’autres rapports, il est vrai) tient pour beaucoup à ton influence. Il m’aurait fallu un peu d’encouragement, un peu de gentillesse, j’aurais eu besoin qu’on dégageât un peu mon chemin, au lieu de quoi tu me le bouches, dans l’intention louable, certes, de m’en faire prendre un autre. Mais à cet égard, je n’étais bon à rien.

Tu m’encourageais, par exemple, quand je marchais au pas et saluais bien, mais je n’étais pas un futur soldat; ou bien tu m’encourageais quand je parvenais à manger copieusement ou même à boire de la bière, quand je répétais des chansons que je ne comprenais pas ou rabâchais tes phrases favorites, mais rien de tout cela n’appartenait à mon avenir. Et il est significatif qu’aujourd’hui encore, tu ne m’encourages que dans les choses qui te touchent personnellement, quand ton sentiment de ta valeur est en cause, soit que je le blesse (par exemple, par mon projet de mariage), soit qu’il se trouve blessé à travers moi (par exemple quand Pepa m’insulte). C’est alors que tu m’encourages, que tu me rappelles ma valeur et les partis auxquels je serais en droit de prétendre, que tu condamnes entièrement Papa. Mais sans parler du fait que mon âge actuel me rend déjà presque inaccessible à l’encouragement, à quoi pourrait-il me servir s’il n’apparaît que là où il ne s’agit pas de moi en premier lieu.

Autrefois, j’aurais eu besoin d’encouragement en toutes circonstances. Car j’étais déjà écrasé par la simple existence de ton corps. Moi, maigre, chétif, étroit; toi, fort, grand, large. Tu étais pour moi la mesure de toutes choses. (…)

A cela répondit par la suite ta souveraineté spirituelle. Grâce à ton énergie, tu étais parvenu tout seul à une si haute position que tu avais une confiance sans bornes dans ta propre opinion. Ce n’était pas même aussi évident dans mon enfance que cela le fut plus tard pour l’adolescent. De ton fauteuil, tu gouvernais le monde. Ton opinion était juste, toute autre était folle, extravagante, meschugge (2), anormale. Et avec cela, ta confiance en toi-même était si grande que tu n’avais pas besoin de rester conséquent pour continuer à avoir raison. Il pouvait aussi arriver que tu n’eusses pas d’opinion du tout, et il s’ensuivait nécessairement que toutes les opinions possibles en l’occurrence étaient fausses, sans exception.

Tu étais capable, par exemple, de pester contre les Tchèques, puis contre les Allemands, puis contre les Juifs, et cela non seulement à propos de points de détail, mais à propos de tout, et pour finir, il ne restait plus rien en dehors de toi. Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne. C’est du moins ce qu’il me semblait.

Au vrai, tu avais si souvent raison contre moi que c’en était surprenant; rien de plus naturel quand cela se passait en paroles, car nous allions rarement jusqu’à la conversation, mais tu avais raison même dans les faits. Cependant, il n’y avait, là non plus, rien de spécialement incompréhensible: j’étais lourdement comprimé par toi en tout ce qui concernait ma pensée, même et surtout là où elle ne s’accordait pas avec la tienne. Ton jugement négatif pesait dès le début sur toutes mes idées indépendantes de toi en apparence; il était presque impossible de supporter cela jusqu’à l’accomplissement total et durable de l’idée. Ici, je ne parle pas de je ne sais quelles idées supérieures, mais de n’importe quelle petite affaire d’enfant. Il suffisait simplement d’être heureux à propos d’une chose quelconque, d’en être empli, de rentrer à la maison et de le dire, et l’on recevait en guise de réponse un sourire ironique, un hochement de tête, un tapotement de doigts sur la table: «J’ai déjà vu mieux», ou bien: «Viens me dire ça à moi», ou bien: «Je n’ai pas la tête aussi reposée que toi», ou bien: «Ça te fait une belle jambe!», ou bien encore: «En voilà un événement!»

Les déceptions de l’enfant n’étaient pas des déceptions de la vie courante, mais touchaient droit au cœur. Le courage, l’esprit de décision, l’assurance, la joie de faire telle ou telle chose ne pouvaient pas tenir jusqu’au bout quand tu t’y opposais ou même quand on pouvait te supposer hostile; et cette supposition, on pouvait la faire à propos de presque tout ce que j’entreprenais.

Cela s’appliquait aussi bien aux idées qu’aux personnes. Il te suffisait que quelqu’un m’inspirât un peu d’intérêt – étant donné ma nature, cela ne se produisait pas souvent – pour intervenir brutalement par l’injure, la calomnie, les propos avilissants, sans le moindre égard pour mon affection et sans respect pour mon jugement. Des êtres innocents et enfantins durent en pâtir. Ce fut le cas de l’acteur yiddish Löwy, par exemple. Sans le connaître, tu le comparais à de la vermine, en t’exprimant d’une façon terrible que j’ai maintenant oubliée, et tu avais automatiquement recours au proverbe des puces et des chiens, comme tu le faisais si souvent au sujet des gens que j’aimais. Je me rappelle particulièrement bien l’acteur, parce qu’à cette époque j’ai écrit ce qui suit sur ta manière de parler de lui:

«C’est ainsi que mon père parle de mon ami (qu’il ne connaît pas du tout), uniquement parce qu’il est mon ami. C’est quelque chose que je pourrai toujours lui opposer quand il me reprochera mon manque de gratitude et d’amour filial.»

Je n’ai jamais pu comprendre que tu fusses aussi totalement insensible à la souffrance et à la honte que tu pouvais m’infliger par tes propos et tes jugements. Moi aussi, je t’ai sûrement blessé plus d’une fois en paroles, mais je savais toujours que je te blessais, cela me faisait mal, je ne pouvais pas me maîtriser assez pour retenir le mot, j’étais encore en train de le prononcer que je le regrettais déjà. Tandis que toi, tu attaquais sans te soucier de rien, personne ne te faisait pitié, ni sur le moment ni après, on était absolument sans défense devant toi. Cependant, tu procédais de la sorte dans toute ta manière d’élever un enfant. Je crois que tu as un certain talent d’éducateur; ton éducation aurait certainement pu être utile à un être fait de la même pâte que toi; il aurait aperçu le bon sens de ce que tu disais, n’aurait point eu d’autres soucis et aurait tranquillement accompli les choses de cette façon; mais pour l’enfant que j’étais, tout ce que tu me criais était positivement un commandement du ciel, je ne l’oubliais jamais, cela restait pour moi le moyen le plus important dont je disposais pour juger le monde, avant tout pour te juger toi-même, et sur ce point tu faisais complètement faillite.

(…) Je t’en prie, père, comprends-moi bien, toutes ces choses étaient des détails sans importance, elles ne devenaient accablantes pour moi que dans la mesure où toi, qui faisais si prodigieusement autorité à mes yeux, tu ne respectais pas les ordres que tu m’imposais. Il s’ensuivit que le monde se trouva partagé en trois parties: l’une, celle où je vivais en esclave, soumis à des lois qui n’avaient été inventées que pour moi et auxquelles par-dessus le marché je ne pouvais jamais satisfaire entièrement, sans savoir pourquoi; une autre, qui m’était infiniment lointaine, dans laquelle tu vivais, occupé à gouverner, à donner des ordres, et à t’irriter parce qu’ils n’étaient pas suivis; une troisième, enfin, où le reste des gens vivait heureux, exempt d’ordres et d’obéissance.

J’étais constamment plongé dans la honte, car, ou bien j’obéissais à tes ordres et c’était honteux puisqu’ils n’étaient valables que pour moi; ou bien je te défiais et c’était encore honteux, car comment pouvais-je me permettre de te défier! … ou bien je ne pouvais pas obéir parce que je ne possédais ni ta force, ni ton appétit, ni ton adresse – et c’était là en vérité la pire des hontes. C’est ainsi que se mouvaient, non pas les réflexions, mais les sentiments de l’enfant.

L’impossibilité d’avoir des relations pacifiques avec toi eut encore une autre conséquence, bien naturelle en vérité: je perdis l’usage de la parole. Sans doute n’aurais-je jamais été un grand orateur, même dans d’autres circonstances, mais j’aurais tout de même parlé couramment le langage humain ordinaire. Très tôt, cependant, tu m’as interdit de prendre la parole: «Pas de réplique!», cette menace et la main levée qui la soulignait m’ont de tout temps accompagné.

Devant toi – dès qu’il s’agissait de tes propres affaires, tu étais un excellent orateur – je pris une manière de parler saccadée et bégayante, mais ce fut encore trop pour ton goût et je finis par me taire, d’abord par défi peut-être, puis parce que je ne pouvais plus ni penser ni parler en ta présence. Et comme tu étais mon véritable éducateur, les effets s’en sont fait sentir partout dans ma vie. (…)

Tes moyens les plus efficaces d’éducation orale, ceux du moins qui ne manquaient jamais leur effet sur moi, étaient les injures, les menaces, l’ironie, un rire méchant et – chose remarquable – tes lamentations sur toi-même. « 

Franz Kafka – (1883-1924)

kafkaD’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

(1) Le balcon qui fait le tour de la cour intérieure dans les maisons d’Europe centrale. (2) Terme yiddish, d’ailleurs presque passé en allemand: «fou, insensé».

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 » Chez Jiji  » – Le texte du dimanche (20)

Posté par corto74 le 6 juin 2010

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french-routier-stop dans zOne Dimanche cuLture !Extrait d’un recueil d’une dizaine de nouvelles d’auteurs différents, dont Lika Spitzer, Pas de travail qui vaille,  » Chez Jiji « , de Jean Pezennec, ou la logorrhée d’un routier pas très sympa …

 » Tu prendras bien encore un demi ? Allez, je te le paye… Si, si, je te le paye… Comment c’est, ton prénom ? Jean-Jacques ? Allez Jean-Jacques, je te paie un demi… Jiji ! Tu nous mettras deux demis ! Qu’est-ce que tu disais ? Ah oui… T’as des tas de gonzesses dans les relais routiers… Enfin pas ce soir chez Jiji… Ce soir, je sais pas ce qui se passe, c’est le désert… T’as celles qui vont n’importe où… Où tu vas elles te suivent du moment que tu leur paies la bouffe… Puis t’en a d’autres… à moitié étudiantes… Des espèces de hippies plus ou moins nymphomanes… Celles-là, elle font un bout de route avec toi, tu les tringles et puis elles vont voir ailleurs… Le seul problème, c’est que les gonzesses elles choisissent les camions… Le mec qu’a un 38 tonnes tout neuf, il a qu’à claquer des doigts, elles ont déjà les cuisses qui font bravo… Mais le mec dans mon genre qu’a un Volvo pourri de presque quinze ans, il rentre chez lui la bite sous le bras… Ouais, la bite sous le bras il rentre le mec… En plus moi en ce moment je suis tout seul… J’avais une greluche avec moi… Il y a six mois je vais faire une livraison au Luxembourg… de Toulouse, t’as qu’à voir… Quand je suis revenu, la greluche était plus là… elle s’appelait Marie, comme la Vierge… Elle était pas vierge, j’aime mieux te dire… … Là je viens de Bordeaux…. …

A Bordeaux c’est sympa, il y a un parking spécial pour les pédés… On peut rencontrer des copains…

Toi, les mecs t’as jamais essayé ? Et t’as jamais eu envie ? C’est habituel ça, tu sais, les mecs qui bandent pour leur copain et qu’osent pas le dire… On dit tout le temps que les pédales c’est des artistes… C’est pas vrai… Moi par exemple je suis pas un artiste… Cela dit, moi mon truc… – je parle pas trop fort parce que Jiji, ça a beau être une ancienne pute, dès qu’on parle trop fort de cul chez elle, elle hurle, sous prétexte que les longues oreilles des flics traînent partout… – Moi mon truc, tu veux que je te dise… depuis que je suis tout petit… enfin tout petit… quinze balais quoi… moi, mon truc c’est les gamins… J’aime bien les gamins… J’aime bien les femmes… Oui c’est agréable, les femmes… enfin ça dépend des baiseuses… J’aime bien les mecs de temps en temps… mais j’aime bien les gamins… J’ai jamais baisé avec des gamins parce que je trouve ça dégueulasse, mais j’achète des revues… des livres… Comme je vais un peu partout… en Hollande, en Allemagne… Ca fait longtemps que ça me tracasse, les branleurs… J’aime bien les branleurs…

Chaque fois que je passe à Nantes je m’arrête chez Jiji… Des fois même je fais un petit détour… Parce que je te l’ai pas dit mais je suis né à Nantes… quai de la Fosse… Mon père travaillait aux chantiers Dubigeon… Et Jiji, le quai de la Fosse elle y a longtemps travaillé… dans les bars à putes… Je l’ai pas connue à l’époque, mais c’est quand même un peu comme une payse… On se comprend tous les deux… On est sur la même longueur d’onde…

J’ai pas choisi la route, tu sais… Pratiquement personne choisit la route… La vie, elle décide pour toi, et toi tu te démerdes comme tu peux… La route en plus, tu veux que je te dise, plus ça va pire c’est… Avec tous ces camionneurs étrangers… tous ces Polonais, ces Russes, ces je ne sais pas quoi encore qu’acceptent de travailler pour trois fois rien… Faut voir la concurrence… Les patrons se bouffent la gueule entre eux… Et qui paie la note après ? Les gros cons de camionneurs… Les patrons, les clients, tout le monde te prend pour un esclave… Départ à telle heure, arrivée à telle heure… comme les avions… Pluie, brouillard, encombrements, le patron et le client s’en foutent… Roule routier, roule, bousille-toi la santé mais démerde-toi… Et toi tu accélères, tu prends des risques, tu dépasses les temps de conduite, les charges, les limitations de vitesse, tu dépasses les lignes blanches… C’est ça ou la porte… Et à l’arrivée, décharge esclave… Mets-toi ici, pousse-toi de là… Tu roules toute la nuit et à l’arrivée les mecs ils te regardent vider le bahut en grillant une clope… C’est tout juste si c’est pas à toi de mettre la marchandise en rayon… Tu sais qu’y a des fois, t’as envie de prendre le fusil et de tirer dans le tas… »


Jean PézennecPas de travail qui vaille – (Editions Atelier du Gué, avril 2010)

.Couverture_PAS_DE_TRAVAIL_QUI_VAILLE_mD’accord, pas d’accord: atoilhonneur@voila.fr

( provided by Marianne )

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